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TRIBUNAL CANTONAL
726
PE13.008089-FDA
C H A M B R E D E S R E C O U R S P E N A L E
Composition : M. A B R E C H T , président
MM. Meylan et Maillard, juges
Greffier :M.Quach
Art. 6 par. 1 CEDH; 29 LFINMA; 141 et 393 al. 1 let. a CPP
Statuant sur le recours interjeté le 12 mai 2014 par Q.________
contre l'ordonnance de refus de retranchement de pièces rendue le 1
er
mai 2014 par le Ministère public central, division entraide, criminalité
économique et informatique, dans la cause n° PE13.008089-FDA, la
Chambre des recours pénale considère :
E n f a i t :
A.a) Au mois de mars 2013, le Ministère public du canton de
Fribourg a ouvert une instruction pénale contre Q.________. D'abord reprise
par le Ministère public de l'arrondissement de Lausanne, cette affaire est
aujourd'hui instruite par le Ministère public central, division entraide,
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criminalité économique et informatique. Par ordonnance de jonction du 3
février 2014, le Ministère public central, division entraide, criminalité
économique et informatique a ordonné que d'autres enquêtes ouvertes
ultérieurement soient jointes à l'enquête précitée.
Q.________ est soupçonné d'abus de confiance, d'escroquerie et
de gestion déloyale. Il aurait encouragé plusieurs personnes à placer leur
argent dans des investissements mobiliers et immobiliers complexes, en
Suisse et à l'étranger, en particulier à travers des sociétés qu'il contrôlait,
parmi lesquelles la société X.________ SA, aujourd'hui en liquidation. Le
Ministère public soupçonne en bref Q.________ de s'être dans ce cadre
rendu l'auteur d'actes délictueux au préjudice du patrimoine des
personnes ayant placé leur argent.
b) Q.________ a appris qu'une instruction pénale était dirigée
contre lui au plus tard lorsque son conseil a assisté à l'audition par le
Ministère public de C., partie plaignante, en date du 17 décembre
2013 (cf. dossier "C", PV aud. 1).
Par courrier du 20 février 2014, le Ministère public a refusé à
Q., respectivement à son défenseur, l'accès au dossier jusqu'à ce
que quatre auditions de parties plaignantes aient pu être menées à bien
(P. 27).
Pour sa part, le conseil d'N., partie plaignante, a pu
consulter le dossier le 10 mars 2014.
Le 2 avril 2014, le Ministère public a entendu les parties
plaignantes N. et B.________ en présence notamment du défenseur
de Q., qui n'avait pas pu consulter le dossier jusqu'à cette date, et
du conseil d'N., qui avait pu le consulter.
c) Q.________ a également fait l'objet d'une procédure
administrative ouverte par l'Autorité de surveillance des marchés
financiers (ci-après : FINMA; cf. art. 4 al. 2 LFINMA [loi fédérale du 22 juin
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2007 sur l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers; RS
956.1]).
Dans ce cadre, par courriers séparés du 30 mai 2013 (P. 65/2/4
et 5), la FINMA a demandé à deux sociétés dont Q.________ était
l'administrateur unique de remplir un questionnaire "de façon exhaustive".
A l'appui de sa demande, la FINMA a en bref exposé que selon des
informations en sa possession, les sociétés en question pourraient exercer
une activité soumise à autorisation par les lois sur les marchés financiers
au sens de l'art. 1 LFINMA. L'attention des destinataires des courriers a été
attirée sur le fait que la loi leur imposait de fournir des renseignements
conformes à la vérité. Ensuite, par courrier du 26 août 2013, la FINMA a
demandé à Q.________ personnellement de produire des documents, après
lui avoir indiqué "[qu']en vertu des art. 13 PA et 29 FINMA, [il était] tenu
de collaborer à l'établissement des faits".
Par décision du 7 février 2014, aujourd'hui définitive et
exécutoire, la FINMA a constaté une violation grave des dispositions
topiques du droit de la surveillance (en particulier la LB [loi fédérale du 8
novembre 1934 sur les banques et les caisses d'épargne; RS 952.0] et la
LBVM [loi fédérale 24 mars 1995 sur les bourses et le commerce des
valeurs mobilières; RS 954.1]) et a prononcé à l'encontre de Q.________
une interdiction générale d'exercer sans autorisation une activité soumise
à autorisation et de faire publicité à cet effet. Cette décision a été versée
au dossier (P. 38/1 et 2).
d) Enfin, la faillite de la société X.________ SA, dont Q.________
était alors administrateur unique, a été déclarée le 8 juillet 2013.
Le 23 juillet 2013, l'Office des faillites de l'arrondissement de
La Côte (ci-après : l'Office des faillites), qui est chargé du traitement de la
faillite de la société X.________ SA, a procédé à l'audition de Q.________ (P.
65/2/11). Lors de cette audition, celui-ci, qui était assisté d'un conseil, a
notamment été invité à produire la comptabilité de la société, à défaut de
quoi il serait dénoncé auprès du Ministère public pour violation de
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4 -
l'obligation de tenir une comptabilité (art. 166 CP), subsidiairement pour
inobservation des prescriptions légales sur la comptabilité (art. 325 CP). Le
procès-verbal mentionne également que Q.________ a pris connaissance
des art. 22 et 229 LP ainsi que 166, 169, 292, 323 ch. 3 à 5 et 325 CP
(P. 65/2/11, p. 9).
Par envoi du 2 août 2013, Q.________ a transmis certains
documents à l'Office des faillites (P. 65/2/12).
Par courrier du 5 septembre 2013 (P. 65/2/13), l'Office des
faillites a demandé à Q.________ de fournir des documents et des
renseignements complémentaires. Celui-ci n'ayant pas donné suite à ces
demandes, l'Office des faillites a renouvelé ses demandes par courrier du
8 octobre 2013 (P. 65/2/14).
A la suite de requêtes du Ministère public des 8 et 18
novembre 2013, par courriers des 13 et 29 novembre 2013, l'Office des
faillites a renseigné celui-ci sur l'état de la procédure de faillite et a versé
au dossier pénal divers documents obtenus ou établis dans ce cadre
(dossier "C", P. 9, 13/1 et 13/2).
Par courrier du 10 décembre 2013 (P. 65/2/16), l'Office des
faillites a relancé Q., qui n'avait pas non plus donné suite au
courrier du 8 octobre 2013.
Par échange de messages électroniques datés des 23 et
27 décembre 2013 (P. 65/2/17), l'Office des faillites et le conseil de
Q. sont convenus d'un entretien téléphonique en date du 6 janvier
2014 pour faire le point de la situation. La teneur de cet entretien
téléphonique ne ressort pas du dossier en son état, mais par courriers des
17 janvier et 3 février 2014 (P.65/2/18 et 19), Q.________, par son conseil, a
donné suite aux demandes de l'Office des faillites en produisant des
documents et en fournissant des explications.
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5 -
B.a) Par courrier du 17 avril 2014 (P. 47), Q.________ a requis
auprès du Ministère public que les pièces réunies ou à réunir dans le cadre
des procédures menées par la FINMA et par l'Office des faillites soient
écartées de la procédure pénale. Il a en outre requis le retranchement des
auditions du 2 avril 2014 d'N.________ et de B..
b) Par ordonnance du 1
er
mai 2014, le Ministère public a
refusé de retrancher toute pièce ayant fait partie de la procédure
administrative dirigée par la FINMA et de renoncer, par principe, à
procéder à l'éventuel apport d'autres pièces de cette même procédure si
nécessaire (I), a refusé de retrancher toute pièce ayant fait partie de la
procédure de faillite de la société X. SA et de renoncer, par
principe, à procéder à l'éventuel apport d'autres pièces de cette même
procédure si nécessaire (II), a refusé de retrancher les auditions
d'N.________ et de B.________ (III) et a dit que les frais suivaient le sort de la
cause (IV).
C.a) Par acte du 12 mai 2014, Q.________ a recouru contre cette
ordonnance auprès de la Cour de céans, en concluant principalement :
-
à l'interdiction de l'apport des pièces de la procédure
administrative dirigée contre lui par la FINMA et au retranchement du
dossier pénal des pièces d'ores et déjà communiquées;
-
à l'interdiction de l'apport des pièces de la procédure de la
faillite de la société X.________ SA et au retranchement du dossier pénal
des pièces d'ores et déjà communiquées;
-
au retranchement du dossier pénal des auditions d'N.________
et de B., une nouvelle audition étant mise en œuvre avant tout
autre acte d'instruction.
Subsidiairement, Q. a conclu à ce qu'il soit ordonné au
Ministère public d'énoncer précisément les pièces qu'il entendait verser au
dossier de l'enquête et les motifs du versement.
A titre de mesures provisionnelles, Q.________ a requis que les
pièces litigieuses soient retranchées ou, alternativement, que celles-ci
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soient soustraites à la consultation et à la copie par les autres parties à la
procédure pénale.
b) Par ordonnance du 13 mai 2014, le président de la Cour de
céans a interdit aux parties l'accès aux pièces de la procédure
administrative de la FINMA et à celles de la procédure de faillite de la
société X.________ SA qui avaient été ou seraient versées au dossier pénal
jusqu'à ce que la Cour de céans ait statué sur le recours.
c) Par courrier du 18 août 2014, le Ministère public a déclaré
renoncer à déposer des déterminations sur le recours et s'est référé aux
considérants de l'ordonnance attaquée.
Par courrier du 10 septembre 2014, X., co-prévenu, a
déclaré renoncer à déposer des déterminations sur le recours.
Par déterminations du 11 septembre 2014, B. a
déclaré s'en remettre aux conclusions du Ministère public.
Par déterminations du 12 septembre 2014, B.S.________ et
A.S., parties plaignantes, ont conclu, avec suite de frais et dépens,
au rejet du recours.
Par déterminations du même jour, L., partie
plaignante, a déclaré s'en rapporter à justice.
Par déterminations du 18 septembre 2014, N.________ a conclu,
avec suite de frais et dépens, au rejet du recours.
Par déterminations du 26 septembre 2014, V., partie
plaignante, a conclu au rejet du recours.
Par déterminations du même jour, K. et G.________,
parties plaignantes, ont conclu, avec suite de frais et dépens, au rejet du
recours quant aux apports des procédures de la FINMA et de l'Office des
-
7 -
faillites. Ils ont déclaré s'en remettre à justice quant aux conclusions
relatives aux auditions d'N.________ et de B.________.
E n d r o i t :
1.Aux termes de l’art. 393 al. 1 let. a CPP (Code de procédure
pénale suisse du 5 octobre 2007; RS 312.0), le recours est recevable
contre les décisions et actes de procédure du ministère public. Une
décision du ministère public refusant de retrancher des pièces du dossier
est ainsi susceptible de recours selon les art. 393 ss CPP
(Stephenson/Thiriet, in : Niggli/Heer/Wiprächtiger [éd.], Basler Kommentar,
Schweizerische Strafprozessordnung, Jugendstrafprozessordnung, Bâle
2011, n. 10 ad art. 393 CPP). Ce recours s’exerce auprès de l’autorité de
recours (cf. art. 20 al. 1 let. b CPP), qui, dans le canton de Vaud, est la
Chambre des recours pénale du Tribunal cantonal (art. 13 LVCPP [loi
vaudoise du 19 mai 2009 d’introduction du code de procédure pénale
suisse; RSV 312.01]; art. 80 LOJV [loi vaudoise du 12 décembre 1979
d’organisation judiciaire; RSV 173.01]). Le recours doit être adressé par
écrit, dans un délai de dix jours dès la notification de la décision attaquée
(cf. art. 384 let. b CPP), à l’autorité de recours (art. 396 al. 1 CPP).
Interjeté en temps utile devant l’autorité compétente par une
partie qui a qualité pour recourir au sens de l'art. 382 al. 1 CPP et
satisfaisant aux conditions de formes prescrites (art. 385 al. 1 CPP), le
recours est recevable.
2.1S'agissant tout d'abord des pièces qui ont fait partie de la
procédure administrative dirigée par la FINMA contre le recourant, le
Ministère public a en substance considéré que ce dernier n'avait pas
exposé quelles circonstances concrètes de l'espèce commanderaient le
retranchement des pièces.
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Le recourant soutient que verser au dossier pénal des pièces
issues de la procédure devant la FINMA violerait le principe "nemo tenetur
se ipsum accusare" ainsi que celui dit de spécialité. Il se fonde
principalement sur la jurisprudence de la Cour européenne des droits de
l'Homme, notamment sur les arrêts Saunders contre Royaume-Uni du 17
décembre 1996 (n° 19187/91) et J.B. contre Suisse du 3 mai 2001 (n°
31827/96).
2.2
2.2.1Selon l'art. 29 LFINMA, les assujettis (cf. art. 3 LFINMA), leurs
sociétés d'audit et organes de révision ainsi que les personnes et
entreprises détenant une participation qualifiée ou prépondérante au sein
des établissements assujettis doivent fournir à la FINMA (cf. art. 4 al. 2
LFINMA) les renseignements et les documents nécessaires à
l'accomplissement de ses tâches (al. 1). Les assujettis renseignent sans
délai la FINMA sur tout fait important susceptible de l'intéresser (al. 2).
L’art. 45 LFINMA érige en infraction pénale le fait de donner,
intentionnellement (al. 1) ou par négligence (al. 2), de fausses
informations à la FINMA, à une société d'audit, à un organisme
d'autorégulation ou à une personne mandatée.
2.2.2Selon le principe "nemo tenetur se ipsum accusare", reconnu
de manière générale en procédure pénale et inscrit aux art. 14 ch. 3 let. g
du Pacte ONU II (Pacte international relatif aux droits civils et politiques;
RS 0.103.2) et 6 ch. 1 CEDH (Convention de sauvegarde des droits de
l'homme et des libertés fondamentales; RS 0.101), nul ne peut être tenu
de témoigner contre lui-même dans le cadre d’une procédure pénale. Le
prévenu n’est pas tenu de déposer. Il ne peut notamment être contraint à
s’exprimer et son silence ne peut être considéré comme un indice de
culpabilité (ATF 138 IV 47, JT 2012 IV 292 c. 2.6.1 et les références citées).
Du droit qu’a le prévenu de ne pas contribuer à sa propre incrimination
découle en particulier que les autorités doivent conduire leur enquête sans
se référer à des moyens de preuves obtenus par la contrainte ou sous la
pression, au mépris de la volonté du prévenu. Selon la jurisprudence de la
Cour européenne des droits de l’Homme, il est notamment contraire à
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9 -
l’art. 6 ch. 1 CEDH de contraindre un contribuable, par le biais d’amendes,
à soumettre, dans le cadre d’une procédure pour soustraction d’impôts,
des justificatifs relatifs à des montants soustraits et de tenir compte, dans
une procédure de rappel d’impôt, des preuves ainsi obtenues par la
contrainte dans le cadre de la procédure pour soustraction d’impôts
(ibidem).
Le Tribunal fédéral a récemment eu l'occasion de préciser les
contours de cette garantie procédurale (cf. arrêt destiné à publication TF
2C_776/2013 du 27 mai 2014 c. 3.3). Selon cette jurisprudence, s'il résulte
de l'arrêt Saunders rendu par la Cour européenne des droits de l'Homme
que lorsque l'art. 6 ch. 1 CEDH s'applique, l’accusation doit chercher à
fonder son argumentation sans recourir à des éléments de preuve obtenus
par la contrainte ou les pressions, au mépris de la volonté de l’accusé
(arrêt CEDH Saunders précité, par. 68), cette formulation apparaît
toutefois trop large et ne tient pas suffisamment compte des spécificités
des procédures administratives (TF 2C_776/2013 précité, c. 3.3.2). Même
en procédure pénale, il n’est ainsi pas interdit d’exploiter des moyens de
preuve qui ont certes été obtenus contre la volonté du prévenu, mais qui
existent indépendamment de celle-ci, comme la saisie de documents dans
le cadre d'une perquisition ou l'exploitation d'une analyse ADN dont la
mise en œuvre a été ordonnée par l'autorité (ibidem; cf. ég. ATF 138 IV
47, JT 2012 IV 292 c. 2.6.1; arrêt CEDH Saunders précité, par. 69;
Macaluso in : Kuhn/Jeanneret (éd.), op. cit., n. 6 ad art. 113 CPP, qui
compare la situation à la distinction entre vol et contrainte). Selon le
Tribunal fédéral, il ressort en outre de la pratique de la Cour européenne
des droits de l'Homme qu'il ne faut pas qualifier d'illicite tout devoir de
mise à disposition d'informations qui exposeraient à une sanction pénale
(TF 2C_776/2013 précité, c. 3.3.2 et les références citées). L'art. 6 CEDH
interdit uniquement la "coercition abusive" (improper compulsion), soit
une forme de contrainte exercée de manière abusive (missbräuchlich),
respectivement disproportionnée (unverhältnismässig) (ibidem; cf. ég.
arrêt CEDH Marttinen c. Finlande du 21 avril 2009, n° 19235/03, par. 60).
Le Tribunal fédéral relève par ailleurs que pour juger si on est en présence
d'une violation du droit de se taire et de ne pas s'incriminer, la Cour
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européenne des droits de l'Homme s'appuie sur différents critères tels que
la nature et l'intensité de la contrainte employée pour obtenir le moyen de
preuve, les possibilités de défense et l'emploi des preuves en question
(cf. TF 2C_776/2013 précité, c. 3.3.3 et les références citées). La Cour de
céans a quant à elle eu l'occasion de préciser que lorsque l'autorité se
borne à attirer l’attention de l'intéressé sur les conséquences
potentiellement pénales de son comportement, de la même manière que
procède une autorité lorsqu’elle attire l’attention d’un témoin sur les
conséquences d’un faux témoignage, il ne s'agit en principe pas d'un cas
de contrainte, à la différence de la situation où l’autorité brandit la
menace de la sanction pénale pour forcer la personne entendue à changer
sa version des faits (CREP 18 février 2014/129 c. 2.3.1 et la référence
citée).
Pour que les garanties qui découlent de l'art. 6 ch. 1 CEDH
s'appliquent, la cause doit revêtir un caractère pénal au sens de cette
disposition (cf. ATF 139 I 72 c. 2.2.2). Selon certains auteurs, la question
du respect de ces garanties devrait également se poser de façon indirecte
dans le cadre de l'examen de la recevabilité des preuves qui proviennent
d'une procédure civile ou administrative parallèle (cf. notamment
Bénédict/Treccani, in : Kuhn/Jeanneret (éd.), Commentaire romand, Code
de procédure pénale suisse, Bâle 2011, n. 21 ad art. 141 CPP). En l'espèce,
cette question pourra toutefois rester indécise (cf. c. 2.3 et 3.3 infra).
2.3En l'espèce, le recourant voit dans les trois courriers de la
FINMA des 30 mai et 26 août 2013 des violations des garanties de l'art. 6
ch. 1 CEDH (cf. lettre A.c supra).
Les éléments mis en évidence par le recourant démontrent
toutefois uniquement que la FINMA a attiré l'attention des destinataires
des courriers sur le fait qu'ils avaient l'obligation de collaborer à
l'établissement des faits et de fournir des renseignements conformes à la
vérité. On se trouve typiquement dans la situation où une autorité se
borne à rappeler à un administré l'existence d'une obligation légale, sans
qu'il faille y voir un moyen de pression particulier. La FINMA n'a nullement
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11 -
brandi la menace d'une sanction pénale; elle n'a même pas mentionné
l'existence de la disposition pénale topique que constitue l'art. 45 LFINMA.
Etant rappelé que les possibilités de défense sont également un critère
pertinent pour la jurisprudence, on relève en outre qu'aussi bien les
sociétés que le recourant ont toujours procédé devant la FINMA par
l'intermédiaire d'un conseil. On ne saurait dès lors qualifier le
comportement de l'autorité de coercition abusive au sens de la
jurisprudence. Contrairement à ce que soutient le recourant, le fait que la
FINMA ait à un moment donné – vraisemblablement en juillet 2013
(cf. P. 65/2/8) – été mise au courant de l'existence d'une instruction pénale
parallèle, dont le recourant n'avait pour sa part pas connaissance, n'a pas
fondamentalement modifié la situation.
Comme les garanties de l'art. 6 CEDH n'ont de toute manière
pas été violées, il n'est ainsi pas nécessaire d'examiner si celles-ci
s'appliquent directement dans une procédure d'enforcement conduite par
la FINMA, respectivement dans quelle mesure leur respect doit être
indirectement vérifié lorsque des pièces provenant d'une telle procédure
sont versées dans le dossier d'une procédure pénale.
2.4Quant à la supposée violation du principe de spécialité, le
recourant n'étaye guère le grief qu'il soulève. Tout au plus peut-on déduire
de l'argumentation développée qu'il se prévaut d'une atteinte à la
garantie de la protection de la sphère privée exprimée par l'art. 13 al. 2
Cst (Constitution fédérale de la Confédération suisse du 18 avril 1999; RS
101), qui se concrétise notamment par l'obligation de traiter en principe
les données personnelles dans le but qui est indiqué lors de leur collecte,
qui est prévu par une loi ou qui ressort des circonstances (cf. p. ex. Meier,
Protection des données, Berne 2010, n. 628 et 631). L'art. 194 al. 1 CPP
prévoit toutefois expressément que le ministère public et les tribunaux
peuvent requérir les dossiers d'autres procédures lorsque cela est
nécessaire pour établir les faits ou pour juger le prévenu. Au vu de la
teneur de cette disposition, il n'est pas nécessaire de procéder à un
examen approfondi des conditions de restriction des droits fondamentaux
(cf. art. 36 Cst), qui sont manifestement réalisées.
-
12 -
3.1S'agissant ensuite des pièces issues de la procédure de faillite
de la société X.________ SA, le Ministère public s'est référé aux
considérants de son ordonnance relatifs aux pièces de la procédure
devant la FINMA, en ajoutant que le principe même de la production au
dossier pénal de dossiers d'autorités administratives était expressément
prévu par l'art. 194 CPP et qu'accepter le retranchement des dossiers
établis par l'Office des faillites dans un cas de ce genre reviendrait à priver
les autorités de poursuite pénale de tout moyen d'apprécier l'éventuelle
commission des infractions décrites aux art. 163 ss et 323 s. CP (Code
pénal suisse du 21 décembre 1937; RS 311.0).
Le recourant soutient que verser au dossier pénal les pièces
issues de la procédure de faillite en cause violerait également le principe
nemo tenetur se ipsum accusare et le principe de spécialité, en se référant
en particulier à l'arrêt CEDH Marttinen c. Finlande du 21 avril 2009 (n°
19235/03). Il se prévaut en outre d'une violation de la maxime de
l'instruction, en relation avec le droit de se taire.
3.2Selon l'art. 222 al. 1 LP (loi fédérale du 11 avril 1889 sur la
poursuite pour dettes et la faillite; RS 281.1), le failli est tenu, sous
menace des peines prévues par la loi (art. 163 ch. 1 et 323 ch. 4 CP),
d'indiquer tous ses biens à l'office et de les mettre à sa disposition. Selon
l'art. 229 al. 1 LP, le failli est en outre tenu, sous menace des peines
prévues par la loi (art. 323, ch. 5, CP), de rester à la disposition de
l'administration pendant la durée de la liquidation, à moins qu'il n'en soit
expressément dispensé. L'office des faillites doit expressément attirer
l'attention du failli sur ces obligations ainsi que sur les conséquences
pénales de leur inobservation (art. 222 al. 6 et 229 al. 1 LP).
Les dispositions pénales mentionnées par la LP sont celles
relatives aux infractions de banqueroute frauduleuse et fraude dans la
saisie (art. 163 CP) ainsi que d'inobservation par le débiteur des règles de
la procédure de poursuite pour dettes ou de faillite (art. 323 CP). Si le
4.1Sont enfin litigieuses les auditions des parties plaignantes
N.________ et B.________, qui se sont tenues le 2 avril 2014 notamment en
-
15 -
présence du conseil d'N.________, qui avait eu accès au dossier, et du
conseil du recourant, à qui l'accès au dossier avait été refusé. Sur ce point,
le Ministère public a en substance retenu qu'il ne s'agissait pas d'une
violation du principe de l'égalité des armes consacré par l'art. 3 al. 2 CPP,
en se référant essentiellement à la teneur de l'art. 101 al. 1 CPP et au fait
que de façon générale, à ce stade de la procédure, le dossier était pour
l'essentiel constitué des accusations portées par la partie plaignante. Le
Ministère public a en outre qualifié de purement dilatoire la démarche du
recourant, dans la mesure où ce dernier n'avait pas précisé en quoi la
situation l'avait concrètement prétérité dans ses droits.
Le recourant soutient pour l'essentiel que les motifs retenus
par le Ministère public ne seraient pas pertinents et que les modalités des
auditions en cause seraient constitutives d'une violation du principe
d'égalité des armes en lien avec son droit à poser des questions lors des
auditions.
4.2L'accès au dossier est garanti aux parties de manière générale
par l'art. 107 al. 1 let. a CPP. L'art. 101 al. 1 CPP précise cependant que les
parties peuvent consulter le dossier d'une procédure pénale pendante au
plus tard après la première audition du prévenu et l'administration des
preuves principales par le ministère public, l'art. 108 CPP étant réservé.
Ainsi, le droit de consulter le dossier peut en principe être limité avant la
première audition du prévenu, sous réserve de l'hypothèse prévue à l'art.
225 al. 2 CPP, qui a trait à la consultation du dossier en matière de
détention provisoire. Cela correspond à la volonté du législateur fédéral,
lequel a clairement refusé de reconnaître de manière générale au prévenu
un droit de consulter le dossier dès le début de la procédure (ATF 137 IV
172 c. 2.3 et les références citées). La consultation du dossier par le
prévenu avant sa première audition par la police n'est donc pas garantie
par le CPP, même si rien n'empêche la direction de la procédure de
l'autoriser, en tout ou partie, avant cette première audition (ibidem). Ni le
droit constitutionnel ni le droit conventionnel ne garantissent au prévenu
ou à son conseil le droit inconditionnel de consulter le dossier de la
procédure à ce stade de la procédure (ibidem).
-
16 -
Selon l'art. 3 CPP, les autorités pénales respectent la dignité
des personnes impliquées dans la procédure, à tous les stades de celle-ci
(al. 1). Elles se conforment notamment à la maxime voulant qu'un
traitement équitable et le droit d'être entendu soient garantis à toutes les
personnes touchées par la procédure (al. 2 let. c). Cette disposition
consacre en particulier le principe de l'égalité des armes. Tel qu'il est
ancré aux art. 29 al. 1 Cst et 6 par. 1 CEDH, ce principe requiert que
chaque partie se voie offrir une possibilité raisonnable de présenter sa
cause dans des conditions qui ne la placent pas dans une situation de net
désavantage par rapport à son adversaire. Il suppose notamment que les
parties aient un accès identique aux pièces versées au dossier. En matière
de consultation de dossier, le législateur a concrétisé ce principe aux art.
101 al. 1, 104 al. 1 et 107 al. 1 let. a CPP qui excluent, sauf exception (art.
108 CPP), un traitement différent des parties (ATF 137 IV 172 c. 2.6 et les
références citées). Selon cette dernière disposition, les autorités pénales
peuvent restreindre le droit d'une partie à être entendue lorsqu'il y a de
bonnes raisons de soupçonner que cette partie abuse de ses droits (al. 1
let. a) ou lorsque cela est nécessaire pour assurer la sécurité de personnes
ou pour protéger des intérêts publics ou privés au maintien du secret (al. 1
let. b).
Selon l'art. 141 al. 2 CPP, les preuves qui ont été administrées
d'une manière illicite ou en violation de règles de validité par les autorités
pénales ne sont pas exploitables, à moins que leur exploitation soit
indispensable pour élucider des infractions graves. Les pièces relatives
aux moyens de preuves non exploitables doivent être retirées du dossier
pénal, conservées à part jusqu'à la clôture définitive de la procédure, puis
détruites (al. 5).
4.3S'il est vrai que le prévenu n'a pas un droit absolu à la
consultation du dossier avant sa première audition, il n'en demeure pas
moins que le principe de l'égalité des armes doit être respecté à tous les
stades de la procédure. En l'espèce, l'atteinte à ce principe est manifeste.
En particulier, contrairement à ce que laisse entendre le Ministère public,
-
17 -
lorsque la partie plaignante a consulté le dossier, celui-ci ne comportait
pas que des éléments qu'elle avait elle-même introduits – situation dans
laquelle une consultation du dossier ne présenterait du reste guère
d'intérêt – mais également de nombreuses autres plaintes accompagnées
de leurs annexes. Cette atteinte à l'égalité des armes a dès lors
manifestement eu pour conséquence de placer le recourant dans une
position moins favorable que la partie plaignante N.________ lors des
auditions litigieuses. On ne saurait exiger la démonstration d'une atteinte
plus concrète aux droits du recourant.
Aucun motif objectif suffisant pour justifier une atteinte aussi
caractérisée au principe de l'égalité des armes ne ressort des
circonstances de l'espèce (cf. art. 108 CPP). Pour le surplus, aucun
élément au dossier ne donne à penser que l'exploitation de ces auditions
serait indispensable pour élucider les faits de la cause, indépendamment
du degré de gravité des infractions en cause, qui est difficile à estimer à
ce stade de la procédure (cf. art. 141 al. 2 CPP). Le Ministère public a en
effet la possibilité de renouveler les auditions litigieuses, cette fois en
accordant aux différentes parties un accès identique au dossier.
En application de l'art. 141 al. 5 CPP, les procès-verbaux
d'audition en cause devront ainsi être retranchés du dossier et conservés
à part jusqu'à la fin de la procédure, puis détruits.
5.En définitive, le recours doit être partiellement admis.
L'ordonnance attaquée doit être réformée en ce sens que les procès-
verbaux des auditions d'N.________ et de B.________ du 2 avril 2014 sont
retranchés du dossier pénal et conservés à part jusqu'à la clôture
définitive de l'instruction, puis détruits; elle doit être confirmée pour le
surplus.
L’indemnité due au défenseur d’office du recourant sera fixée
à 1'800 fr., plus la TVA, par 144 fr., ce qui porte le montant alloué à 1'944
francs.
-
18 -
L'indemnité allouée au conseil juridique gratuit d'N.________
sera fixée à 180 fr., plus la TVA, par 14 fr. 40, ce qui porte le montant
alloué à 194 fr. 40.
Les frais de la procédure de recours, par 4'008 fr. 40,
constitués en l'espèce de l'émolument d'arrêt, par 1'870 fr. (art. 20 al. 1
TFIP [Tarif des frais de procédure et indemnités en matière pénale du 28
septembre 2010; RSV 312.03.1]), ainsi que des frais imputables à la
défense d'office, par 1'944 fr., et à l'assistance judiciaire gratuite, par 194
fr. 40 (art. 422 al. 1 et al. 2 let. a CPP), seront mis par deux tiers, soit
2'672 fr. 20, à la charge du recourant, dont les conclusions ne sont que
partiellement admises (art. 428 al. 1 CPP). Quatre parties intimées, qui ont
conclu au rejet intégral du recours, succombent dans la mesure où ce
dernier est admis. Elles devront par conséquent supporter le solde des
frais de la procédure de recours, par 1'336 fr. 20, à parts égales, soit 334
fr. 05 chacune (ibidem). La part qui devrait être mise à la charge de
l'intimée N., au bénéfice de l’assistance judiciaire gratuite
comprenant l’exonération des frais de procédure (art. 136 al. 2 let. b CPP),
sera toutefois provisoirement laissée à la charge de l’Etat, mais
l'intéressée sera tenue à remboursement dès que sa situation financière le
permettra (art. 135 al. 4 et 138 al. 1 CPP; cf. Mazzuchelli/Postizzi, in :
Niggli/Heer/Wiprächtiger (éd.), Basler Kommentar, Schweizerische
Strafprozessordnung, Jugendstrafprozessordnung, Bâle 2011, n. 4 ad art.
138 CPP; Harari/Corminboeuf, in : Kuhn/Jeanneret [éd.], Code de procédure
pénale suisse, Commentaire romand, Bâle 2011, n. 51 ad art. 136 CPP; cf.
ég. CREP 9 juillet 2013/652 c. 3).
Par ces motifs,
la Chambre des recours pénale
prononce :
I. Le recours est partiellement admis.
II. L'ordonnance du 1
er
mai 2014 est réformée en ce sens que les
procès-verbaux des auditions d'N. et de B.________ sont
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retranchés du dossier pénal et conservés à part jusqu'à la
clôture définitive de l'instruction, puis seront détruits.
III. L'ordonnance du 1
er
mai 2014 est confirmée pour le surplus.
IV. L’indemnité due au défenseur d’office de Q.________ est fixée à
1'944 fr. (mille neuf cent quarante-quatre francs).
V. L'indemnité allouée au conseil juridique gratuit d'N.________ est
fixée à 194 fr. 40 (cent nonante-quatre francs et quarante
centimes).
VI. L'émolument d’arrêt, par 1'870 fr. (mille huit cent septante
francs), l’indemnité due au défenseur d’office de Q.,
par 1'944 fr. (mille neuf cent quarante-quatre francs), et les
frais imputables à l’assistance judiciaire gratuite de la partie
plaignante N., par 194 fr. 40 (cent nonante-quatre
francs et quarante centimes), sont mis :
-
par deux tiers, soit 2'672 fr. 20 (deux mille six cent septante-
deux francs et vingt centimes), à la charge de Q.________;
-
par un douzième, soit 334 fr. 05 (trois cent trente-quatre
francs et cinq centimes), à la charge de A.S.________;
-
par un douzième, soit 334 fr. 05 (trois cent trente-quatre
francs et cinq centimes), à la charge de B.S.________;
-
par un douzième, soit 334 fr. 05 (trois cent trente-quatre
francs et cinq centimes), à la charge de V.________.
Le solde, par 334 fr. 05 (trois cent trente-quatre francs et cinq
centimes), est provisoirement laissé à la charge de l'Etat.
-
20 -
VII. Le remboursement à l’Etat de la part de l’indemnité allouée au
chiffre IV ci-dessus mise à la charge de Q.________ sera exigible
pour autant que sa situation économique se soit améliorée.
VIII. N.________ est tenue de rembourser à l’Etat un montant de
334 fr. 05 (trois cent trente-quatre francs et cinq centimes)
correspondant à un douzième des frais de la procédure de
recours dès que sa situation financière le permettra.
IX. Le présent arrêt est exécutoire.
Le président : Le greffier :
Du
L'arrêt qui précède, dont la rédaction a été approuvée à huis
clos, est notifié, par l'envoi d'une copie complète, à :
-M. Julien Waeber, avocat (pour Q.),
-M. Philippe Neyroud, avocat (pour L.),
-M. Nicolas Perret, avocat (pour V.),
-M. Olivier Sigg, avocat (pour [...] et [...]),
-M. Florian Ducommun, avocat (pour [...]),
-M. Damien Hottelier, avocat (pour K. et G.),
-Mme Christiane de Senarclens, avocate (pour B.S. et
A.S.),
-M. Sébastien Pedroli, avocat (pour B.),
-M. Emmanuel Hoffmann, avocat (pour [...]),
-M. Alexis Lafranchi, avocat (pour X.),
-Mme Sandra Genier Müller, avocate (pour N.),
-M. [...],
-M. [...],
-Mme [...],
-Mme [...],
-Mme C.________,
-
21 -
-M. [...],
-Ministère public central,
et communiqué à :
-M. le Procureur du Ministère public central, division entraide,
criminalité économique et informatique,
par l’envoi de photocopies.
Le présent arrêt peut faire l'objet d'un recours en matière
pénale devant le Tribunal fédéral au sens des art. 78 ss LTF (loi du 17 juin
2005 sur le Tribunal fédéral – RS 173.110). Ce recours doit être déposé
devant le Tribunal fédéral dans les trente jours qui suivent la notification
de l'expédition complète (art. 100 al. 1