1106
TRIBUNAL CANTONAL
TP10.008890-112182
127
J U G E D E L E G U E E D E L A C O U R D ' A P P E L C I V I L E
Présidence de MmeC H A R I F F E L L E R , juge déléguée
Greffière:MmeTchamkerten
Art. 179 al. 1 CC
Statuant à huis clos sur l'appel interjeté par R.T., à
Crans-près-Céligny, requérante, contre l'ordonnance de mesures
provisionnelles rendue le 7 novembre 2011 par le Président du Tribunal
civil de l'arrondissement de La Côte dans la cause divisant l'appelante
d'avec Q.T., à Pully, intimé, la juge déléguée de la Cour d'appel
civile du Tribunal cantonal voit :
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2 -
E n f a i t :
A.Par ordonnance de mesures provisionnelles du 7 novembre
2011, adressée pour notification aux parties le même jour, le Président du
Tribunal civil de l'arrondissement de La Côte a rejeté la requête de
mesures provisionnelles déposée le 26 juillet 2011 par R.T.________ (I), mis
les frais judiciaires de la procédure provisionnelle par 400 fr. à sa charge
(II) et dit que les dépens de la procédure provisionnelle suivaient le sort de
la cause au fond (III).
En droit, le premier juge a considéré, en bref, que R.T.________
n'avait pas démontré l'existence de faits nouveaux, essentiels et durables
qui justifiaient une augmentation de la contribution d'entretien due par
Q.T.________ en faveur de son épouse et de ses deux enfants, arrêtée à
12'000 fr. par mois en application de la méthode du maintien du train de
vie.
B.Par acte du 17 novembre 2011, R.T.________ a fait appel de ce
jugement en concluant, avec suite de frais et dépens, à la suspension de
la procédure jusqu'au dépôt de l'expertise financière du notaire D.,
et à la réforme de l'ordonnance du 7 novembre 2011 en ce sens que la
contribution d'entretien due par Q.T. soit portée à 17'000 fr. dès le
1
er
août 2010 et que celui-ci soit astreint à lui verser une provision ad
litem de 5'000 francs.
A l'appui de son écriture, l'appelante a produit un lot de
pièces. Elle a par ailleurs demandé, à titre de mesures d'instruction, la
production par l'intimé de toutes les pièces qu'elle avait requises en
première instance, y compris leur traduction.
Dans sa réponse du 30 décembre 2011, l'intimé Q.T.________ a
conclu, avec suite de frais et dépens, au rejet de l'appel et de la requête
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3 -
de suspension de la procédure. Il a produit un onglet de pièces sous
bordereau.
La requête de suspension de la procédure formulée par
l'appelante a été rejetée le 5 janvier 2012 par la Juge déléguée de la Cour
d'appel civile, laquelle a considéré, en bref, que l'expertise ordonnée
dépassait le cadre des mesures provisionnelles. En cours d'instruction, il
est cependant apparu que l'expert avait, dans un premier temps, prévu de
soumettre aux parties, en vue d'éventuels pourparlers transactionnels,
une première récapitulation de ses constatations sur la liquidation du
régime matrimonial dans le courant du mois de janvier 2012, d'où la
décision de la juge de céans, du 26 janvier 2012, d'ordonner la suspension
de la présente procédure d'appel jusqu'au 29 février 2012. Le notaire
ayant reporté le délai pour la reddition de ses premières récapitulations et
ayant, par ailleurs, obtenu une prolongation du délai pour la reddition de
son rapport d'expertise, la juge déléguée a informé les parties de la
reprise de la procédure le 5 mars 2012.
C.La juge déléguée retient les faits suivants, sur la base de
l'ordonnance complétée par les pièces du dossier :
1.R.T., née le [...] 1966, et Q.T., né le [...] 1963,
se sont mariés le [...] 1992 à Ekali (Grèce). Deux enfants sont issus de
cette union : O., née le [...] 1994, aujourd'hui majeure, et
H., né le [...] 1997.
2.Les parties se sont séparées le 14 août 2008. Le 7 juin 2009,
elles ont signé une convention ratifiée lors de l'audience du 12 janvier
suivant par le Président du Tribunal civil d'arrondissement de La Côte pour
valoir prononcé de mesures protectrices de l'union conjugale. En bref,
cette convention confiait la garde des enfants à la mère, fixait le droit de
visite du père, attribuait la jouissance de la villa conjugale, sise à Crans-
près-Céligny, à R.T., à charge pour Q.T. de payer les
intérêts hypothécaires et l'amortissement de ce bien immobilier, par 4'387
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fr. 50 par mois, et prévoyait que Q.T.________ devait contribuer à
l'entretien des siens par le versement d'une pension mensuelle de 17'612
fr. 50 dès le mois de janvier 2009 (correspondant à 22'000 fr. sous
déduction de l'amortissement de la dette hypothécaire liée à la villa
conjugale par 4'387 fr. 50).
Saisi d'une requête de mesures protectrices de l'union
conjugale déposée le 28 octobre 2009 par Q.T., le Président du
Tribunal civil d'arrondissement de La Côte a astreint Q.T. au
versement d'une pension de 10'000 fr. par mois, allocations familiales
dues en sus, ainsi qu'au paiement de l'amortissement de la dette
hypothécaire de la villa conjugale, R.T.________ s'acquittant des intérêts
hypothécaires et de la totalité des autres charges de la villa conjugale et
chaque partie payant ses impôts, dès et y compris le 1
er
octobre 2009.
R.T.________ a fait appel de ce prononcé par acte du 13 janvier
octobre 2009, le dispositif étant maintenu pour le surplus.
En date du 26 juillet 2011, R.T.________ a déposé une requête
de mesures provisionnelles, concluant, avec suite de frais et dépens, à ce
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que Q.T.________ soit astreint au versement d'une contribution d'entretien
de 17'000 fr. dès et y compris le 1
er
août 2010, soit 12'000 fr. plus 1'000
fr. d'amortissement de la dette hypothécaire de la ville conjugale plus
4'000 fr. de charges fiscales.
Par procédé écrit du 30 septembre 2011, l'intimé Q.T.________
a conclu, avec suite de frais et dépens, au rejet de la requête.
Lors de l'audience de mesures provisionnelles du 4 octobre
2011, la requérante a pris une conclusion supplémentaire tendant à ce
que l'intimé soit astreint à lui verser une provision ad litem de 10'000 fr.,
justifiée notamment par le complément d'avance des frais d'expertise à sa
charge, par 5'000 francs. Q.T.________ a conclu au rejet de cette
conclusion.
3.La situation matérielle des époux T., en particulier
celle de l'intimé, est complexe, les revenus déclarés par les parties aux
autorités fiscales durant leur vie commune ne correspondant
vraisemblablement pas à leur train de vie.
Le couple possède plusieurs biens immobiliers en Suisse
(notamment un cinéma à Nyon et un immeuble à Carouge) et à l'étranger
(France, Grèce), dont certains sont loués. Il découle d'un avis de taxation
immobilier relatif à la période fiscale 2009, adressé le 4 mai 2011 par
l'administration fiscale genevoise à R.T., que la valeur locative des
"immeubles occupés par le propriétaire" dans le canton de Vaud est de
29'388 fr., l'impôt complémentaire prélevé en rapport avec les
"immeubles locatifs ou loués" à Carouge s'élevant 2'830 fr. 50. Cet avis
précise par rapport à cet immeuble "pas de loyers encaissés ni de
charges". Le parc immobilier a été déficitaire dès le printemps 2009,
l'exploitant du cinéma de Nyon ayant cessé de payer son loyer dès cette
période. Dès l'été 2010, l'intimé a pu relouer ce cinéma, ce qui lui rapporte
quelque 12'000 fr. par mois.
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6 -
Q.T.________ est associé-gérant au sein de la société
M.Sàrl, société ayant pour but le conseil juridique, le conseil pour
la distribution et la commercialisation aux fabricants de produits
alimentaires et de consommation courante, ainsi que la distribution, la
commercialisation et la production de tels produits. Il ressort de sa
déclaration d'impôt 2008 que son revenu mensuel net s'est élevé, cette
année-là, à 17'055 fr. en moyenne. En 2009, il a touché de la société
M.Sàrl un salaire net moyen de 25'916 fr. par mois.
R.T., qui dispose d'une formation dans le domaine
juridique, travaille en tant qu'indépendante et réalise un revenu variable,
lequel s'élève, de son propre aveu, à quelque 6'000 fr. par mois en
moyenne. Son budget mensuel moyen, qui correspond à son train de vie,
est d'environ 18'000 fr. sans compter la charge fiscale courante. Il a été
établi sur la base notamment des dépenses encourues par R.T.
durant le mois de mai 2011 (sous déduction de 1'000 fr. d'amortissement
de la dette hypothécaire de la villa conjugale, à la charge de Q.T.________).
Ces dépenses ont été les suivantes :
Intérêts hypothécaires et frais de copropriété de la villa conjugale : fr.
841.81
Services industriels (eau, électricité, Romande énergie) : fr. 368.70
Télécommunications
(radio, télévision, internet, téléphone, Billag) : fr. 638.75
Jardinier : fr. 466.00
Femme de ménage : fr. 1'440.00
Frais d'entretien maison : fr.
140.00
Assurances diverses (maladie, ECA, ménage/RC, vie, voiture, securitas) : fr.
1'130.85
Taxes diverses (automobile, déchets, chien) : fr. 155.90
Ecolage des enfants (frais d'enseignement privé + matériel) :fr. 5'756.15
Activités extrascolaires : fr.
767.30
Frais médicaux (ophtalmologue, dentiste, pharmacie, franchise) : fr. 1'474.60
Nourriture :fr. 1'520.00
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7 -
Habillement, soins : fr. 2'670.00
Voyages, loisirs, argent de poche : fr. 1'163.00
Chien : fr. 325.00
Frais de véhicule (essence + entretien) : fr. 593.00
Totalfr. 17'931.06
Au cours des mois de juillet à octobre 2011, les factures
réglées par R.T.________ pour son entretien et celui de ses enfants ont
totalisé les montants suivants :
-
juillet 2011 : 14'884 fr. 85. Ce montant comprend environ
4'500 fr. d'impôts et des frais liés à l'activité professionnelle de
R.T.________, notamment trois mois de loyer pour son bureau, par 3'540
francs (3 x 1'180 fr.);
-
août 2011 : 18'139 fr. 65. Ce montant comprend environ
4'500 fr. d'impôts et 1'180 fr. pour le loyer du bureau;
-
septembre 2011 : 20'053 fr. 40. Ce montant comprend 1'600
fr. d'impôts et 2'578 fr. 20 d'AVS de R.T.________ et 1'180 fr. pour le loyer
de son bureau;
-
octobre 2011 : 17'777 fr. 50, dont 1'600 fr. d'impôts et 1'180
fr. de loyer du bureau.
E n d r o i t :
1.a) L'appel est recevable contre une ordonnance de mesures
provisionnelles (art. 308 al. 1 let. b CPC [Code de procédure civile suisse
du 19 décembre 2008 ; RS 272]), dans les causes non patrimoniales ou
dont la valeur litigieuse est supérieure à 10'000 francs (art. 308 al. 2 CPC).
Les ordonnances de mesures provisionnelles étant régies par la procédure
sommaire, selon l'art. 248 let. d CPC (et selon I'art. 271 CPC par renvoi de
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8 -
l'art. 276 CPC pour les procédures matrimoniales), le délai pour
l'introduction de l'appel est de dix jours (art. 314 al. 1 CPC). L'appel en
matière de mesures provisionnelles relève de la compétence d'un juge
unique (art. 84 al. 2 LOJV [loi vaudoise d'organisation judiciaire du
12 décembre 1979 ; RSV 173.01]).
b) Formé en temps utile par une partie qui y a intérêt et
portant notamment sur des conclusions, qui, capitalisées selon l'art. 92 al.
2 CPC, sont supérieures à 10'000 fr., l'appel interjeté est formellement
recevable.
2.a) En premier lieu, l'appelante sollicite la suspension du
présent procès jusqu'au dépôt de l'expertise par le notaire D.________. Elle
relève, en bref, que cette expertise a été mise en œuvre le 5 mai 2010 et
que, depuis lors, elle doit se contenter d'une contribution ne
correspondant ni au niveau de vie des époux pendant la vie commune ni
aux revenus de l'intimé, lesquels n'étaient pas lisibles pour un juge de
mesures protectrices de l'union conjugale. Pour l'appelante, si le juge des
mesures provisionnelles, ou la Cour d'appel civile, ne disposent pas des
éléments utiles pour évaluer les revenus réels de l'intimé et s'il y a lieu à
expertise sur les revenus, comme elle le soutient depuis presque trois ans,
la suspension de la procédure s'impose jusqu'au dépôt du rapport
d'expertise sur les revenus de l'intimé.
b) Selon l'art. 126 al. 1 CPC, le tribunal peut ordonner la
suspension de la procédure si des motifs d'opportunité le commandent. La
procédure peut notamment être suspendue lorsque la décision dépend du
sort d'un autre procès.
L'examen de l'opportunité d'une suspension par le juge
suppose une certaine retenue et la prise en compte du droit de saisine, du
principe de célérité et du type de procédure en question (Bornatico, Basler
Kommentar, 2010, n. 10 ad art. 126 CPC, p. 635), certains auteurs
considérant que le législateur a entendu protéger le principe de célérité de
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9 -
manière privilégiée par rapport aux autres intérêts en jeu dans le cadre
d'une suspension (Kaufmann, DIKE-Kommentar, 2011, n. 17 ad art. 126
CPC, p. 715).
c) En l'occurrence, dans la mesure où l'expertise a été
ordonnée en vue de la liquidation du régime matrimonial des époux, elle
dépasse le cadre des mesures provisionnelles, même s'il n'est pas exclu
qu'elle se prononce également sur les revenus de l'intimé au vu de la
convention conclue entre les parties à ce sujet lors de l'audience du 12
mars 2010 et comme le laisse entendre l'appelante, qui a produit par
ailleurs un courrier du 22 décembre 2011 du notaire chargé de cette
expertise allant dans le même sens. Eu égard au principe de célérité, la
suspension de la présente procédure provisionnelle n'apparaît pas comme
étant une mesure adéquate. La date prévue pour la reddition du rapport
d'expertise, la teneur inconnue à ce stade dudit rapport ainsi que la
possibilité de pourparlers transactionnels s'appuyant sur ce document
justifient la reprise de la présente procédure.
3.L'appel peut être formé pour violation du droit ou pour
constatation inexacte des faits (art. 310 CPC). L'autorité d'appel peut
revoir l'ensemble du droit applicable, y compris les questions
d'opportunité ou d'appréciation laissées par la loi à la décision du juge et
doit, le cas échéant, appliquer le droit d'office conformément au principe
général de l'art. 57 CPC (Tappy, Les voies de droit du nouveau Code de
procédure civile, in JT 2010 III 115, p. 134). Elle peut revoir librement
l'appréciation des faits sur la base des preuves administrées en première
instance (Tappy, ibid., p. 135). Le large pouvoir d'examen en fait et en
droit ainsi défini s'applique même si la décision attaquée est de nature
provisionnelle (Tappy, ibid., p. 136).
4.a) Les faits et moyens de preuve nouveaux ne sont pris en
compte que s'ils sont invoqués ou produits sans retard et ne pouvaient
être invoqués ou produits devant la première instance, bien que la partie
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qui s'en prévaut ait fait preuve de la diligence requise, ces deux conditions
étant cumulatives (art. 317 al. 1 CPC; Tappy, op. cit., JT 2010 III 115, p.
138). Il appartient à l'appelant de démontrer que ces conditions sont
réalisées, de sorte que l'appel doit indiquer spécialement de tels faits et
preuves nouveaux et motiver spécialement les raisons qui les rendent
admissibles selon lui (Tappy, op. cit., JT 2010 III 115, pp. 136-137). Des
novas peuvent par ailleurs être en principe librement introduits en appel
dans les causes régies par la maxime d'office, par exemple sur la situation
des enfants mineurs en droit matrimonial (Tappy, op. cit., JT 2010 III 115,
p. 139), à tout le moins lorsque le juge de première instance a violé la
maxime inquisitoire illimitée (Hohl, Procédure Civile, tome II, 2è éd., 2010,
n. 2415, p. 438).
b) aa) Les parties ont toutes deux produit des pièces
nouvelles à l'appui de leur écriture. Dans la mesure où le litige concerne le
montant de la contribution d'entretien due également en faveur d'enfants
mineurs du couple, il est soumis à la maxime inquisitoire. Dans ces
conditions, les pièces nouvelles produites en deuxième instance sont
recevables.
bb) L'appelante a sollicité la production de toutes les pièces
requises (pièces 250 à 264) dans le cadre de sa requête de mesures
provisionnelles du 26 juillet 2011, y compris leur traduction. Selon elle, la
production de ces pièces serait nécessaire pour que le juge d'appel puisse
statuer. L'intimé prétend quant à lui avoir produit toutes ces pièces, à
l'exception de la pièce 262, inexistante.
De manière générale, il sied de rappeler que les époux doivent
collaborer activement à la procédure (cf. art. 160 CPC) dans le cadre de la
maxime inquisitoriale applicable aux mesures protectrices de l'union
conjugale ainsi qu'aux mesures provisionnelles en matière matrimoniale
(art. 272 CPC; cf. Hohl, op. cit., n. 1168, p. 218; Dietschy, Le devoir
d'interpellation du tribunal et la maxime inquisitoire sous l'empire du Code
de procédure civile suisse, RSPC 1/2011 p. 82 ss). Ce devoir de
collaboration implique de renseigner le tribunal sur les faits de la cause et
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11 -
de lui indiquer les moyens de preuve disponibles (Dietschy, op. cit., p. 88).
Si une partie refuse de collaborer sans motif valable, le tribunal en tient
compte lors de l'appréciation des preuves (art. 164 CPC). C'est en vertu du
principe de la bonne foi, applicable en procédure civile (art. 52 CPC), que
le juge sanctionnera tout refus de collaborer injustifié émanant d'une
partie. La partie qui refuse indûment de produire une pièce fait obstacle à
la manifestation de la vérité justifiant une sanction procédurale. L'art. 164
CPC trouve application indépendamment du motif poussant la partie
récalcitrante à refuser de collaborer et sans qu'il ne soit nécessaire
d'établir sa mauvaise foi (Jeandin, CPC commenté, n. 4 ad art. 164 CPC, p.
657).
En l'espèce, l'appelante a insisté pour que la procédure soit
suspendue, alléguant que l'expertise du notaire porterait sur les revenus
réels de l'intimé, non lisibles pour le juge des mesures protectrices. Le
juge des mesures provisionnelles a estimé, dans son ordonnance
contestée, qu'il y avait lieu de maintenir le statu quo dans l'attente des
conclusions de l'expertise financière portant sur les revenus de l'intimé. Il
sied de relever que pour déterminer si des mesures provisionnelles sont
nécessaires, le juge doit procéder à une balance des intérêts en
appliquant le principe de la proportionnalité et privilégier autant que
possible le statu quo afin d'éviter des mesures irréversibles (Tappy, CPC
commenté, n. 35 ad art. 276 CPC, p. 1094). Dans ces conditions, on ne
voit pas que la production des pièces mentionnées par l'appelante
permettrait, à ce stade, de pallier l'expertise financière supposée être en
cours dans le but de déterminer les revenus de l'intimé qualifiés d'illisibles
par l'appelante. Par ailleurs, comme relevé par le premier juge, la
contribution d'entretien a été fixée non pas en application de la méthode
dite du minimum vital, mais bien en application de celle du maintien du
train de vie, qui permet de calculer la contribution en déduisant du niveau
de vie antérieur de l'époux créancier le revenu de celui-ci (Bastons
Bulletti, L'entretien après divorce: méthodes de calcul, montant, durée et
limites, in SJ 2007 II 77, p. 113), dont la nécessité d'une modification au
sens de la loi et de la jurisprudence doit être établie.
-
12 -
Dans ces conditions, il n'y a pas lieu de donner suite à la
réquisition de l'appelante tendant à la production desdites pièces par
l'intimé.
5.L'appelante reproche au premier juge ne pas avoir augmenté
le montant de la contribution d'entretien qui lui est allouée. Elle lui fait
grief de n'avoir pas pris en considération les revenus immobiliers
supplémentaires que l'intimé tire de la location du cinéma à Nyon (c. 5
b/aa infra), la charge fiscale qu'elle supporte, liée aux revenus locatifs de
l'immeuble de Carouge qui lui reviendraient par moitié (c. 5 b/bb infra), la
baisse de son revenu liée à l'augmentation de ses charges
professionnelles (c. 5 b/cc infra), et l'augmentation des frais d'écolage des
enfants (c. 5 b/dd infra).
a) Selon la jurisprudence, les époux peuvent solliciter la
modification de mesures provisionnelles si, depuis l'entrée en vigueur de
celles-ci, les circonstances de fait ont changé d'une manière essentielle et
durable, ou si le juge s'est fondé sur des faits erronés (cf. art. 179 al. 1 CC
[Code civil suisse du 10 décembre 1907; RS 210], par renvoi de l'art. 276
al. 1 CPC). La décision de mesures provisionnelles étant revêtue d'une
autorité de la chose jugée limitée (cf. ATF 127 III 474 c. 2b/aa), la requête
de modification de ces mesures ne peut avoir pour objet qu'une
adaptation aux circonstances nouvelles, mais non une nouvelle fixation de
la contribution (TF 5A_511/2010 du 4 février 2011 c. 2.1; TF 5A_402/2010
du 10 septembre 2010 c. 4.2.2 et les réf.).
Il incombe en principe au créancier de la contribution
d'entretien de préciser les dépenses nécessaires au maintien de son train
de vie et de les rendre vraisemblables (TF 5A_732/2007 du 4 avril 2008 c.
2.2 et la réf.).
b) aa) S'agissant des revenus immobiliers, l'intimé a admis
que la location du cinéma de Nyon lui rapportait quelque 12'000 fr. par
mois. Toutefois, il n'est pas établi que les liquidités de l'intimé aient connu
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un accroissement du fait de ces revenus supplémentaires, ce dernier
devant supporter des charges immobilières importantes et éponger le
déficit généré par l'absence d'encaissement du loyer du cinéma de Nyon
durant plus d'une année. Il n'y a par ailleurs pas lieu de tenir compte de
ces revenus supplémentaires car cela reviendrait à appliquer la méthode
du minimum vital avec répartition de l'excédent en lieu et place de celle
du maintien du train de vie adoptée jusqu'ici.
Mal fondé, ce moyen doit être rejeté.
bb) S'agissant des revenus locatifs de l'immeuble de Carouge,
l'appelante fait valoir que des extraits obtenus par la gérance – qui ne
figurent pas au dossier - démontreraient que cet immeuble rapporterait
60'000 fr. par an de revenus, dont la moitié lui reviendrait en tant que
copropriétaire, dès lors qu'elle aurait été imposée par le canton de Genève
sur un revenu brut immobilier de 29'388 fr. pour la propriété de la moitié
de ce bien. Elle estime "paradoxal" qu'il ne soit pas tenu compte, dans son
budget mensuel, des impôts qu'elle paie sur des revenus locatifs dont elle
ne bénéficie pas.
Il ressort de l'avis de taxation immobilier de l'administration
fiscale cantonale genevoise du 4 mai 2011, concernant la période
d'imposition du 1
er
janvier 2009 au 31 décembre 2009, auquel l'appelante
se réfère, que le montant de 29'388 fr. correspond à la valeur locative
brute des "immeubles occupés par le propriétaire" dans le canton de
Vaud, l'impôt immobilier complémentaire prélevé en rapport avec les
"immeubles locatifs ou loués" à Carouge dans le canton de Genève
s'élevant à 2'830 fr. 50. Par ailleurs, l'avis en question porte en rapport
avec cet immeuble la mention "pas de loyers encaissés ni de charges".
Au vu de ces éléments, on ne peut tenir pour vraisemblable
qu'une somme de 30'000 fr. serait due à l'appelante à titre de revenus
locatifs réguliers sur l'immeuble de Carouge qui s'élèveraient à 60'000
francs. Cela ne découle pas non plus des pièces produites à l'audience du
4 octobre 2011, notamment de l'avis sans signature du 21 septembre
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2011 de la gérance en charge de l'immeuble rue [...], à Carouge, propriété
de l'appelante et de l'intimé, ledit avis ne faisant état que d'un solde du
compte de gestion au 30 septembre 2011 s'élevant à 29'685 fr. 20 pour la
période du 1
er
janvier 2011 au 30 septembre 2011, en indiquant que ce
solde serait reporté en compte. A cela s'ajoute que la prise en compte d'un
revenu immobilier en faveur de l'appelante augmenterait sa capacité
contributive, telle que retenue par le premier juge. Or, un ajustement
partiel de ce revenu, en l'état du dossier et à ce stade, ne se justifie pas
en l'absence d'une reconsidération globale de cette question (cf. c. 5b/cc
infra).
Quant à la charge fiscale supportée par l'appelante, perçue sur
la valeur locative de l'immeuble de Carouge, elle n'a pas à être ajoutée à
son budget mensuel. Cette question a en effet été réglée par le jugement
sur appel du 3 mai 2010, qui avait prévu que chaque partie paierait ses
impôts dès et y compris le 1
er
octobre 2009, sans exclure les éventuels
impôts sur les revenus immobiliers. L'appelante, assistée d'une avocate,
n'avait pas contesté cette solution qu'aucun élément nouveau survenu
depuis lors ne justifie de remettre en cause.
Mal fondé, ce moyen doit également être rejeté.
cc) L'appelante fait encore valoir une augmentation de ses
charges professionnelles, laquelle atteindrait 1'524 fr. 35 pas mois (recte :
1'724 fr. 35), par l'addition de 1'180 fr. de loyer et de 400 fr., 94 fr. 35 et
50 fr., à titre de divers frais (parking, téléphone, matériel et internet). A la
lecture des factures produites en appel, on comprend que ce loyer
concerne le bureau de l'appelante. Il ressort en effet des pièces produites
devant le premier juge, qu'une offre pour la location d'un bureau pour
1'180 fr. par mois, incluant l'ensemble des charges, a été faite à
l'appelante en avril 2011. A supposer que le loyer du bureau ait subi une
modification, cet élément ne permettrait pas, pris isolément, de retenir
une diminution substantielle et durable du revenu de l'appelante. Celle-ci
ne remet du reste pas en cause les fluctuations de ses revenus, inhérentes
à son activité d'indépendante et peu significatives.
-
15 -
Mal fondé, ce moyen doit en conséquence être rejeté.
dd) En ce qui concerne les frais d'écolage des enfants, les
parties admettent qu'ils ont augmenté. Toutefois cette augmentation ne
dépasse pas le budget de l'appelante, estimé à 18'000 fr. par le premier
juge, lequel, à considérer les dépenses mensuelles de l'appelante sur la
base des pièces produites concernant les mois de juillet à octobre 2011,
peut être confirmé. En effet, si l'on retranche de ces dépenses les impôts
qui incombent à R.T.________, les charges afférentes à son activité en tant
qu'indépendante, y compris l'AVS, et que l'on y ajoute certains postes du
budget (notamment Billag, téléréseau et téléphone privé, Romande
énergie, Services industriels, frais médicaux), il apparaît que les charges
mensuelles n'excèdent pas les 18'000 fr. retenus par le premier juge.
Ce moyen, mal fondé également, doit être rejeté.
ee) Au vu de ce qui précède, force est de constater que
l'appelante n'a pas démontré la survenance de circonstances de fait
nouvelles, essentielles et durables qui justifieraient une augmentation de
la contribution d'entretien.
6.a) L'appelante reproche au premier juge de ne pas lui avoir
alloué une provision ad litem. Elle estime que celle-ci lui est nécessaire
pour prendre en charge les frais d'expertise à tout le moins.
b) La provision ad litem relève du devoir d'entretien des
époux, mais ne peut être imposée par le juge que si son exécution ne
compromet pas la situation du mari ou celle de sa famille, à savoir
n'entame pas le minimum nécessaire à l'entretien de ceux-ci (cf. ATF 103
Ia 99 c. 4).
c) En l'espèce, le premier juge a refusé à l'appelante la
provision ad litem demandée, considérant que les liquidités de l'intimé
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n'étaient pas suffisantes à ses yeux pour l'octroi de ladite provision. Il a
relevé à cet égard que les revenus immobiliers de l'intimé n'avaient pas
été pris en compte dans le calcul de la contribution d'entretien dans le
jugement du 3 mai 2010 parce qu'ils étaient négatifs et que ces revenus
n'avaient pas augmenté, malgré la relocation du cinéma de Nyon, en
raison des charges immobilières importantes supportées par l'intimé. Il est
vrai qu'à ce stade, aucun élément du dossier ne permet d'inférer que le
versement d'une provision ad litem ne compromettrait pas la situation de
l'intimé, au vu de la contribution d'entretien mise à sa charge. Dans la
mesure où l'appelante admet elle-même que l'établissement des revenus
de l'intimé nécessite une expertise, le premier juge pouvait, contrairement
à ce que soutient l'appelante, s'abstenir de demander à l'intimé la
production d'extraits actualisés de ses comptes, ces éléments ne
permettant au demeurant pas nécessairement d'aboutir à une autre
appréciation de la question de l'allocation de la provision ad litem, compte
tenu de la situation financière, jugée favorable, de l'appelante.
Mal fondé, ce moyen doit également être rejeté.