351
TRIBUNAL CANTONAL
745
PE16.012619-LML
C H A M B R E D E S R E C O U R S P E N A L E
Composition : M. M A I L L A R D , président
MM. Meylan et Abrecht, juges
Greffier :M. Tinguely
Art. 110 al. 1 CP ; art. 121 al.1 et 136 al. 1 CPP ; art. 29 al. 3 Cst. ;
art. 4 et 5 LRECA ; art. 61 al. 1 CO
Statuant sur le recours interjeté le 20 octobre 2016 par
A.________ et D.________ l'ordonnance de refus de l'assistance judiciaire
gratuite rendue le 7 octobre 2016 par le Ministère public central, Division
affaires spéciales, dans la cause n° PE16.012619-LML, la Chambre des
recours pénale considère :
E n f a i t :
A.a) Le 25 juin 2016, P.________, née le [...] 1984, est décédée
dans les locaux du CHUV à la suite d'une défaillance multiviscérale.
-
2 -
Selon les résultats provisoires de l'autopsie, ce décès serait
consécutif à un état de choc ayant entraîné une défaillance des organes
vitaux, occasionné par le décès intra utero, survenu la veille, de l'enfant
que P.________ portait, G., issue de son union avec son époux
N..
b) Le 12 juillet 2016, les père et mère de P., à savoir
D. et A., mettant en cause l'équipe médicale du CHUV qui
avait pris en charge leur fille, ont déposé plainte contre inconnu pour
homicide par négligence. Ils ont déclaré se porter parties plaignantes
comme demandeurs au pénal et au civil.
c) Une enquête menée par le Ministère public central, Division
affaires spéciales, est actuellement en cours afin de déterminer les
circonstances du décès de P. et de celui de sa fille G..
B.Le 12 juillet 2016, D. et A.________ ont requis l'octroi de
l'assistance judiciaire gratuite et la désignation de Me Sarah El-Abshihy en
qualité de conseil juridique gratuit.
Par ordonnance du 7 octobre 2016, le Procureur a rejeté la
requête tendant à l'octroi de l'assistance judiciaire et à la désignation d'un
conseil juridique gratuit.
C.Par acte du 20 octobre 2016, A.________ et D.________ ont
interjeté recours contre cette ordonnance, en concluant implicitement à sa
réforme en ce sens que l'assistance judiciaire gratuite leur soit octroyée,
Me Sarah El-Abshihy étant désignée en qualité de conseil juridique gratuit.
Il n'a pas été ordonné d'échange d'écritures.
E n d r o i t :
-
3 -
1.Une décision de refus ou de refus partiel de l'assistance
judiciaire peut faire l'objet d'un recours aux conditions des art. 393 ss CPP
(Code de procédure pénale suisse du 5 octobre 2007 [RS 312.0] ;
Harari/Corminboeuf, in : Kuhn/Jeanneret [éd.], Commentaire romand, Code
de procédure pénale suisse, Bâle 2011, n. 16 ad art. 136 CPP ; CREP 26
octobre 2015/687).
Interjeté en temps utile (art. 396 al. 1 CPP) par les parties
plaignantes qui ont qualité pour recourir (art. 382 al. 1 CPP), le recours est
recevable.
2.1Les recourants soutiennent que les conditions d'octroi de
l'assistance judiciaire gratuite seraient remplies en l'espèce.
Pour les recourants, le refus du Procureur de leur accorder
l'assistance judiciaire reviendrait à favoriser les justiciables bénéficiant
d'une situation financière plus favorable et constituerait ainsi une inégalité
de traitement prohibée par l'art. 8 Cst. [Constitution fédérale de la
Confédération suisse du 18 avril 1999 ; RS 101]). Ils font également valoir
des violations de la LAVI (loi fédérale du 23 mars 2007 sur l'aide aux
victimes d'infractions).
2.2
2.2.1Aux termes de l'art. 118 al. 1 CPP, on entend par partie
plaignante le lésé qui déclare expressément vouloir participer à la
procédure pénale comme demandeur au pénal ou au civil. En qualité de
partie plaignante, le lésé peut ainsi faire valoir des conclusions civiles
déduites de l'infraction par adhésion à la procédure pénale (art. 122 al. 1
CPP).
Les proches de la victime au sens de l'art. 116 al. 2 CPP
peuvent se porter partie plaignante demanderesse au pénal (art. 110 al. 1
CP ; art. 121 al. 1 CPP ; ATF 142 IV 82 consid. 3.2). Dans la mesure où ils
peuvent faire valoir contre le prévenu des conclusions civiles propres, les
-
4 -
proches peuvent également exercer l'action civile (art. 122 al. 2 CPP) et
donc se porter à titre personnel parties plaignantes demanderesses au
civil (art. 117 al. 3 et 119 al. 2 let. b CPP).
Cela étant, tant pour le lésé que pour ses proches, l'action
civile par adhésion à la procédure pénale n'entre en ligne de compte que
pour autant que ceux-ci puissent effectivement faire valoir des prétentions
contre le prévenu lui-même. Tel ne sera pas le cas si ces prétentions ont
déjà été tranchées civilement (CREP 12 janvier 2016/24), s'il n'existe
aucun indice qu'une infraction a été commise (CREP 7 janvier 2014/232)
ou si, en vertu du droit public, un agent de l'Etat n'est pas tenu
personnellement de répondre du dommage qu'il cause dans l'exercice de
ses fonctions (TF 6B_776/2015 du 29 janvier 2016 consid. 2.1).
2.2.2Aux termes de l'art. 3a al. 1 de la loi du 16 novembre 1993 sur
les hospices cantonaux (LHC ; RSV 810.11), le personnel du CHUV est
soumis à la loi du 12 novembre 2001 sur le personnel de l'Etat de Vaud
(LPers-VD ; RSV 172.31). Selon la loi du 16 mai 1961 sur la responsabilité
de l'Etat, des communes et de leurs agents (LRECA ; RSV 170.11), qui
s'applique notamment aux collaborateurs de l'Etat au sens de l'art. 3 al. 1
ch. 9 LPers-VD, l'Etat et les communes répondent directement du
dommage que leurs agents causent à des tiers d'une manière illicite (art.
4 LRECA). L'agent n'est pas personnellement tenu envers le lésé de
réparer le dommage (art. 5 LRECA). Le canton de Vaud ayant ainsi fait
usage de la faculté réservée à l'art. 61 al. 1 CO (Code des obligations du
30 mars 1911 ; RS 220), la personne lésée par un acte commis par un
agent de l'Etat ne dispose que d'une prétention de droit public à faire
valoir non pas contre l'auteur présumé, mais contre l'Etat (TF 6B_776/2015
du 29 janvier 2016 consid. 2.1 ; ATF 128 IV 188 consid. 2.2).
Selon la jurisprudence constante, de telles prétentions ne peuvent être
invoquées dans le procès pénal par voie d'adhésion et ne constituent, dès
lors, pas des prétentions civiles au sens des art. 122 al. 1 et 136 al. 1 CPP
(TF 6B_776/2015 du 29 janvier 2016 consid. 2.1 ; ATF 138 IV 86 consid. 3.1
; ATF 133 IV 228 consid. 2.3.3 ; ATF 128 IV 188 consid. 2).
-
5 -
2.2.3Selon l'art. 136 al. 1 CPP, la direction de la procédure accorde
entièrement ou partiellement l'assistance judiciaire à la partie plaignante
pour lui permettre de faire valoir ses prétentions civiles, à condition que la
partie plaignante soit indigente (let. a) et que l'action civile ne paraisse
pas vouée à l'échec (let. b). Aux termes de l'art. 136 al. 2 CPP, l'assistance
judiciaire comprend l'exonération d'avances de frais et de sûretés (let. a),
l'exonération des frais de procédure (let. b) et la désignation d'un conseil
juridique gratuit, lorsque la défense des intérêts de la partie plaignante
l'exige (let. c).
Le législateur a limité l'octroi de l'assistance judiciaire aux cas
où le plaignant peut faire valoir des prétentions civiles. Il a ainsi tenu
compte du fait que le monopole de la justice répressive est par principe
exercé par l'Etat, de sorte que l'assistance judiciaire de la partie
plaignante se justifie en priorité pour défendre ses conclusions civiles (TF
16_254/2013 du 27 septembre 2013 consid. 2.1.1 ; TF 6B_122/2013 du 11
juillet 2013 consid. 4.1).
Celui qui ne fait pas valoir de telles prétentions ne peut fonder
sa requête sur l'art. 136 CPP (TF 1B_254/2013 du 27 septembre 2013
consid. 2.1.1 ; TF 1B_619/2011 du 31 mai 2012 consid. 2.1).
2.2.4La jurisprudence reconnaît toutefois dans certaines hypothèses
un droit d'obtenir l'assistance judiciaire gratuite fondé directement sur
l'art. 29 al. 3 Cst. (ATF 138 IV 86 consid. 3.1.1, TF 1B_729/2012 du 28 mai
2013 consid. 2.1). Tel est le cas lorsque les actes dénoncés sont
susceptibles de tomber sous le coup des dispositions prohibant les actes
de torture et autres peines ou traitements cruels ou dégradants (art. 3 et
13 CEDH, art. 7 Pacte ONU Il, art. 10. al. 3 Cst. et 13 de la Convention des
Nations Unies du 10 décembre 1984 contre la torture et les autres peines
et traitements cruels, inhumains ou dégradants [Convention contre la
torture ; RS 0.105] ; ATF 138 IV 86 consid. 3.1.1, TF 1B_729/2012 du 28
mai 2013 consid. 2.1 et les références citées).
-
6 -
Pour tomber sous le coup de ces dispositions, un mauvais
traitement doit en principe être intentionnel et atteindre un minimum de
gravité. L'appréciation de ce minimum dépend de l'ensemble des données
de la cause, notamment de la durée du traitement et de ses effets
physiques ou mentaux, ainsi que, parfois, du sexe, de l'âge et de l'état de
santé de la victime. Un traitement atteint le seuil requis et doit être
qualifié de dégradant s'il est de nature à créer des sentiments de peur,
d'angoisse et d'infériorité propres à humilier ou avilir la victime, de façon à
briser sa résistance physique ou morale ou à la conduire à agir contre sa
volonté ou sa conscience. Il y a également traitement dégradant, au sens
large, si l'humiliation ou l'avilissement a pour but non d'amener la victime
à agir d'une certaine manière, mais de la punir. Lorsqu'un individu se
trouve privé de sa liberté, l'utilisation à son égard de la force physique
alors qu'elle n'est pas rendue strictement nécessaire par son
comportement porte atteinte à la dignité humaine et constitue, en
principe, une violation de la convention de New York et des art. 7 Pacte
ONU II, 3 CEDH et 10 al. 3 Cst. (TF 1B_729/2012 du 28 mai 2013 consid.
2.1 ; TF 6B_364/2011 du 24 octobre 2011 consid. 2.2; TF 6B_274/2009 du
16 février 2010 consid. 3.1.2.2 et les références citées).
2.3
2.3.1En l'espèce, seuls des agents de l'Etat sont concernés par les
prétentions civiles susceptibles d'être invoquées par les recourants. Ceux-
ci ne disposent par conséquent que d'une prétention de droit public contre
l'Etat et ne peuvent pas faire valoir un droit à l'assistance judiciaire
gratuite en se fondant sur l'art. 136 al. 1 CPP.
Les recourants pourraient en revanche se prévaloir
directement de l'art. 29 al. 3 Cst., pour autant que les actes dénoncés
puissent tomber sous le coup des dispositions prohibant la torture et les
traitements inhumains ou dégradants. Outre le fait que le traitement
dénoncé doive atteindre un minimum de gravité – ce qui paraît acquis –,
cela implique toutefois que le traitement dénoncé ait été commis
intentionnellement.
-
7 -
Or tel n'est pas le cas en l'espèce. En effet, si la responsabilité
de membres du personnel du CHUV est susceptible d'être engagée, ce ne
peut toutefois être que du fait d'une éventuelle négligence et non pas d'un
comportement intentionnel, comme l'exige la jurisprudence (cf. consid.
2.2.4 supra et les références citées ; CREP 2 mars 2016/149, JdT 2016 III
98).
2.3.2Le grief des recourants relatif à une prétendue inégalité de
traitement au sens de l'art. 8 Cst. est sans pertinence, dès lors que
l'institution de l'assistance judiciaire gratuite vise précisément à atténuer
les conséquences de déséquilibres financiers entre les justiciables et à
garantir également au plaignant indigent, si les conditions sont remplies,
la possibilité d'être assisté d'un conseil juridique. La nécessité de pouvoir
faire valoir des prétentions civiles est du reste une condition d'octroi
expressément prévue par la loi et se justifie par le fait que l'action
répressive est exercée par l'Etat et non par les parties plaignantes.
Par ailleurs, un refus d'assistance judiciaire sur le plan de la
procédure pénale ne signifie pas encore que le justiciable ne pourrait pas
bénéficier de l'assistance judiciaire en agissant par la voie civile, celle-ci
étant soumise à des règles différentes (cf. art. 117 ss CPC [Code de
procédure civile du 19 décembre 2008 ; RS 272]).
C'est également en vain que les recourants font valoir de
prétendues violations de la LAVI. Les conditions d'octroi de l'assistance
judiciaire gratuite sont en effet exhaustivement déterminées par le CPP, la
LAVI régissant d'autres formes d'aides aux victimes (cf. art. 2 LAVI). L'arrêt
cité par les recourants (TF 6B_1000/2014 du 23 juin 2015 [ATF 142 IV
262]) n'est d'aucune pertinence, dès lors qu'il traite d'une question
étrangère à la présente procédure, à savoir celle du remboursement des
frais d'avocat d'office de la victime, et qu'il n'aborde à aucun moment les
conditions d'octroi de l'assistance judiciaire.
2.3.3Compte tenu du monopole de l'Etat pour exercer la justice
répressive, l'assistance judiciaire est uniquement destinée à permettre à
-
8 -
la partie plaignante de faire valoir ses prétentions civiles. Comme cela
n'est pas possible dans le cas présent, le Procureur pouvait à bon droit
refuser d'accorder l'assistance judiciaire aux recourants, les conditions
permettant de renoncer à l'exigence d'une action civile contre les auteurs
présumés n'étant au surplus pas réunies.
Si l'on peut regretter, au vu du désarroi des recourants,
l'absence d'assistance judiciaire gratuite pour le plaignant indigent privé
sans sa faute de la possibilité de prendre des conclusions civiles par
adhésion à la procédure pénale, il n'en demeure pas moins que les textes
légaux en vigueur et la jurisprudence fédérale rendue relativement à ces
dispositions empêchent en l'état toute issue plus favorable aux
recourants.
On ne peut dès lors que suggérer à ceux-ci de participer
malgré tout à la procédure, en se faisant au besoin aider et orienter par
des tiers, voire par le centre de consultation LAVI (art. 12 al. 1 LAVI [loi
fédérale du 23 mars 2007 sur l'aide aux victimes d'infractions]). Selon
l'issue de la procédure pénale, ils pourront envisager, le cas échéant,
l'ouverture d'une action civile, pour laquelle les conditions d'octroi de
l'assistance judiciaire devraient être abordées sous l'angle d'autres
principes (cf. art. 117 ss CPC).
3.Il résulte de ce qui précède que le recours doit être rejeté,
sans autre échange d'écritures (art. 390 al. 2 CPP), et l'ordonnance
attaquée confirmée.
Les frais de la procédure de recours, constitués en l'espèce du
seul émolument d'arrêt, par 880 fr. (art. 20 al. 1 TFIP [tarif des frais de
procédure et indemnités en matière pénale du 28 septembre 2010; RSV
312.03.1]), seront mis à la charge des recourants, qui succombent (art.
428 al. 1, première phrase, CPP).
-
9 -
Par ces motifs,
la Chambre des recours pénale
prononce :
I. Le recours est rejeté.
II. L'ordonnance du 7 octobre 2016 est confirmée.
III. Les frais d'arrêt, par 880 fr. (huit cent huitante francs), sont
mis à la charge des recourants A.________ et D.,
solidairement entre eux.
IV. L’arrêt est exécutoire.
Le président : Le greffier :
Du
Le présent arrêt, dont la rédaction a été approuvée à huis clos,
est notifié, par l'envoi d'une copie complète, à :
-Me Sarah El-Abshihy, avocate (pour M. D. et Mme A.________),
-Ministère public central ;
et communiqué à :
-M. le Procureur du Ministère public central, Division affaires spéciales,
par l’envoi de photocopies.
-
10 -
Le présent arrêt peut faire l'objet d'un recours en matière
pénale devant le Tribunal fédéral au sens des art. 78 ss LTF (loi du 17 juin
2005 sur le Tribunal fédéral – RS 173.110). Ce recours doit être déposé
devant le Tribunal fédéral dans les trente jours qui suivent la notification
de l'expédition complète (art. 100 al. 1